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    MÉMOIRE « Gommées de l’Histoire »

     
    Doctorante en histoire contemporaine, Marlène Anstett publie ses travaux sur les incorporées de force dans le RAD (Reichsarbeitsdienst) et le KHD (Kriegsarbeitsdienst). Pour ses recherches universitaires, elle a rencontré une centaine de ces Alsaciennes et Mosellanes qui n’ont pas oublié cette période de leur jeunesse.




    « La plupart de ces femmes n’avaient jamais parlé des mois passés au Service du travail féminin du IIIe Reich. Elles en avaient honte. D’autres se sont mises en retrait après la guerre. Leur sort leur semblait moins grave que celui des hommes prisonniers à Tambov » , relève la Strasbourgeoise Marlène Anstett qui se consacre, depuis l’été 2012, à des recherches sur celles qu’on a appelées longtemps les Malgré-Elles. Ces 15 000 Alsaciennes et Mosellanes, nées entre 1923 et 1926, qui doivent à la pugnacité d’une poignée d’entre elles, dont la courageuse Germaine Rohrbach, d’avoir été tardivement reconnues, en 2008, comme victimes du nazisme…

    Auxiliaires de guerre
    « Je préfère parler de femmes incorporées de force. D’autant que Nina Barbier a déposé la marque » , explique Marlène Anstett qui prend ses distances avec celle qui, à travers un livre et un film, Malgré elles , avait révélé ce pan de l’histoire de l’Alsace-Moselle au grand public. « Dans son film, elle a fait l’amalgame entre deux sujets, le RAD et le Lebensborn. Or les Alsaciennes n’avaient pas vocation à enfanter. Au contraire, on faisait tout pour supprimer leurs règles, pour qu’elles soient plus efficaces » , rappelle-t-elle.

    Son ouvrage, Gommées de l’Histoire , préfacé par le professeur Claude Muller, directeur de l’Institut de l’Histoire de l’Alsace, reprend son mémoire de master II, tout en tenant compte de ses récentes recherches en vue de l’obtention d’un doctorat. Un sujet qui n’avait jamais fait l’objet de travaux universitaires… Cette passionnée de la culture et du patrimoine alsaciens, après sa carrière professionnelle dans un grand groupe, s’était intéressée à « la résistance des petites gens » durant l’annexion. Elle avait rencontré une ancienne du RAD qui s’était ébouillanté les jambes pour ne pas partir. Pour rien. « Cet acte résistant n’avait fait retarder son départ que de trois mois » , observe-t-elle.

    Témoignages et documents à l’appui, Marlène Anstett montre que les camps du RAD n’avaient rien d’une aimable villégiature. L’humiliation commençait, pour ces jeunes femmes, dès le conseil de révision, mettant à mal leur pudeur. Elles partaient ensuite, à cinq ou six Alsaciennes, dans un camp du RAD, certaines jusqu’à la frontière polonaise, loin de chez elles. Ces Françaises - qui n’avaient pas la nationalité allemande - doivent jurer fidélité au Führer. Au bout de trois semaines, mises au pas sous l’autorité d’une cheftaine, elles sont envoyées à l’extérieur du camp pour y travailler au sein de familles.

    « L’Arbeitsdienst poursuit non seu lement un but économique, mais aussi militaire, en préparant les jeunes filles à leur engagement dans la guerre » , indique Marlène Anstett qui montre comment, après six mois dans le RAD, ces Alsaciennes et Mosellanes - avec d’autres Européennes des territoires rattachés au Reich - sont versées dans le KHD et deviennent auxiliaires de guerre. Paradoxalement, la plupart des Allemandes ont utilisé de nombreux moyens légaux pour se soustraire à leur obligation…

    L’auteur consacre une partie importante de son ouvrage au quotidien des appelées d’Alsace-Moselle, dirigées majoritairement vers les usines d’armement et de munitions, avec les bombardements en prime. D’autres sont incorporées comme auxiliaires dans la Wehrmacht, certaines après la Libération de la France, d’autres comme auxiliaires dans la Kriegsmarine ou dans la Luftwaffe, affectées aux batteries de la Flak, l’artillerie antiaérienne.

    « À leur démobilisation, le grade de service est souvent Arbeitsmaid, pour occulter que ces jeunes filles étaient engagées dans des combats. Ce qui compliquera les démarches des incorporées de force à la fin du conflit » , souligne Marlène Anstett qui s’intéresse au nombre de femmes disparues durant leur enrôlement. « Certaines ont-elles été prisonnières dans des camps soviétiques ? » questionne-t-elle. Autant dire qu’elle n’est pas au bout de ses recherches.

    LIRE Gommées de l’Histoire , Marlène Anstett, éditions du Signe, 20 €. Lire aussi le n° 4 de « Comprendre l’incorporation de force » publié par L’Ami Hebdo (9,90 €).


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    Erica Schroeder, avec sa fille.

    Malgré elles

     

    « Je n’ai pas envie de me souvenir de choses désagréables. Nous les avions enfouies en nous et oubliées » , assure la Strasbourgeoise Erica Schroeder, pour couper court à toute interrogation sur les six mois passés au RAD, avant les 14 mois durant lesquels, elle a été incorporée au KHD. Sa mère, alors, vient de mourir. Mais rien n’y fait. Elle doit partir. Son père pensait la garder auprès de lui, elle se souvient encore de son regard au moment où le train quittait la gare… Au KHD, elle est affectée à l’usine chimique Bayer de Lerkusen, qui existe toujours. Mais surtout, « les Allemands ne voulaient pas nous laisser retourner à la maison pendant tout ce temps » .

    « Erica, avec un c » , précise-t-elle, lorsqu’on lui demande son prénom. La dame, âgée de 88 ans, s’appuie sur le bras de sa fille, venue l’accompagner. L’occasion, pour cette dernière, de parler avec sa mère d’un passé douloureux. Rentrée en Alsace en 1944, Erica n’a jamais évoqué ces longs mois en pays ennemi. « On s’est mariée, on a eu une famille. On se taisait… » En s’arrêtant devant des photos suspendues dans le hall, les souvenirs remontent. « Je détestais la gymnastique pendant le RAD » , s’exclame- t-elle. Il y a aussi cette photo avec les filles en uniforme, formant un cercle, le bras tendu pour le salut nazi, au moment de la levée des couleurs. Erica est émue : « Tu levais le bras mécaniquement, tu ne pensais à rien… »

     

    Germaine Rohrbach.

    Germaine Rohrbach.

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    Pendant plus de vingt ans, Germaine Rohrbach s’est battu auprès des ministres successifs pour l’indemnisation des incorporés de force dans les formations paramilitaires allemandes, qui étaient essentiellement des femmes. Cette reconnaissance des RAD-KHD a longtemps été refusée par la Fondation Entente franco-allemande (lire aussi en page politique), présidée jusqu’à son décès par André Bord.

    Il a fallu l’intervention d’un secrétaire d’État aux Anciens combattants alsacien, Jean-Marie Bockel, pour que 800 € soient versés aux quelque 6 000 Malgré-elles, la moitié par l’État et l’autre moitié par la Fefa. Mais, ce 22 juillet 2008, date de la signature de l’accord, marquait surtout « la reconnaissance par la France, de leurs souffrances et de l’histoire d’une région ». Cette exposition, c’est l’hommage de l’Alsace à ses anciennes.

    Le Reichsarbeitsdienst (RAD) est devenu obligatoire en Allemagne, en juin 1935, pour les hommes de 17 à 25 ans. Il fut étendu à la population féminine en septembre 1939. Par ordonnance du 8 mai 1941, le Gauleiter Wagner décide d’appeler au RAD, en Alsace-Moselle, « tous les habitants masculins et féminins entre 17 et 25 ans ». Pour les garçons, le RAD est une préparation militaire intensive de six mois, en prélude à l’incorporation dans l’armée allemande. Pour les filles, il consistait en des travaux agricoles ou d’aide au foyer. À partir de l’automne 1943, elles sont versées dans le Kriegshilfsdienst (KHD) comme auxiliaires de guerre.

     

    Les « Malgré-elles », incorporées de force dans l’Allemagne nazie

     

     

     

    Germaine Rohrbach, dans son appartement de Saverne : « Ce que j’ai vécu pendant la guerre m’a donné un caractère de chien quand il le faut ! » Photo Hervé Kielwasser

    Malgré elles

    Germaine Rohrbach, dans son appartement de Saverne : « Ce que j’ai vécu pendant la guerre m’a donné un caractère de chien quand il le faut ! » Photo Hervé Kielwasser

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    Il y eut des Malgré-nous, et des « Malgré-elles » : des femmes incorporées de force, non sur le front, mais au service de l’Allemagne nazie, dans le cadre des RAD et KHD. Germaine Rohrbach, 86 ans, fut l’une d’elles. Et elle s’est longtemps battue pour leur reconnaissance.

     

    Malgré elles

     

    C’est une dame charmante, qui vit dans un petit appartement de sa ville natale, Saverne, et garde, à 86 ans, un esprit et une mémoire que peuvent lui envier bien des jeunots. Mais c’est aussi une femme indépendante, qui ne s’est jamais mariée, se grille encore volontiers quelques cigarettes et reconnaît posséder parfois un sacré carafon… « La guerre m’a changée : avant, j’étais une fille très gentille, très douce… Ce que j’ai vécu m’a donné un caractère de chien quand il le faut ! Face à une injustice ou une humiliation, je deviens une vraie tigresse… »

    Et ce fichu caractère, qu’il soit canin ou félin, ne lui a pas été inutile, pendant les vingt mois passés en Allemagne, entre 43 et 45, mais aussi après son retour, pendant ces décennies durant lesquelles Germaine, en tant que présidente de l’Association des anciens incorporés de force dans le RAD et le KHD (lire ci-dessous), a lutté pour la reconnaissance des « Malgré-elles ». Germaine se souvient notamment d’une entrevue houleuse avec un ancien préfet du Bas-Rhin : « Il m’avait traitée de menteuse ! Peu après, je l’ai retrouvé lors d’une cérémonie : j’ai refusé qu’il me salue, parce qu’il m’avait insultée. Et je l’ai dit assez fort pour que tous les officiels entendent… »

    L’incorporation de force de Germaine débute en novembre 1943. Elle a 17 ans et part effectuer son RAD à Oberkirch. « Nous étions dans un camp, à 16 par chambres. On a suivi une formation paramilitaire : on portait un uniforme kaki, on a appris à saluer, marcher, obéir, avant de prêter serment au Führer… » La journée, la lycéenne devient « fille de ferme, bonne à tout faire » dans une famille des environs. « Ces gens étaient gentils, mais effrayants de saleté… Le peigne plein de poux était posé près du beurre. La soupe était servie dans des trous creusés dans le bois de la table. Je lavais le linge dans une fontaine froide ; j’avais des engelures aux mains, mais le soir, au camp, la Führerin me mettait des onguents… »

    En février 44, elle est choisie pour travailler dans une station militaire sur un sommet de la Forêt-Noire, la Hornisgrinde. « Nous devions repérer les avions alliés par le son. Heureusement, ils n’en ont jamais abattu un seul grâce à nous… » La nourriture est meilleure et l’ambiance n’est pas mauvaise, si bien que Germaine et ses copines trouvent la force d’enquiquiner leur cheftaine, « une armoire à glace, méchante comme la gale : on frottait du fromage puant sur son plancher, on lui piquait l’ampoule de sa lampe… » Elle le paie à la première incartade. Un dimanche, elle ose mettre un chemisier rose sous son uniforme : « C’est maman qui me l’avait acheté. La cheftaine m’a demandé si j’étais folle, et j’ai répondu… »

    Huit jours plus tard, elle travaille à la chaîne, à Pforzheim, dans une usine de pièces de précision pour l’aviation. Commence alors le KHD (voir ci-dessous). « La première fois qu’on me donne du riz, il est jaune : c’étaient des vers… Je vais me plaindre au cuisinier, il m’engueule et me dit : ‘‘C’est votre ration de viande !’’ Le même plat est revenu le lendemain. Et cette fois, je l’ai mangé… »

    Par chance, une tante de Germaine possède une boulangerie dans la ville ; la jeune fille se débrouille pour y passer après l’usine, et rapporte au camp des restes de biscuits. « On partageait toujours tout, entre Allemandes et Alsaciennes. C’est aussi un trait de caractère que j’ai gardé de la guerre : je donne tout, je ne suis pas avare, je ne peux pas l’être… »

    Elle doit encore travailler dans une station météo et dans une commission de rapatriement avant de pouvoir rentrer à Saverne, très tardivement, en juillet 45. « Je suis arrivée dans ma rue vers 2 heures du matin. Les volets étaient entrouverts. Papa m’a reconnu à mon pas : il a éclairé, il est descendu… En me voyant, ma sœur s’est évanouie. Quand elle est revenue à elle, il lui a dit : ‘‘Va chercher la bouteille à la cave !’’ C’était un cru qu’il avait mis de côté exprès. Mais on l’a recraché : il était devenu imbuvable ! Alors on a fêté ça avec une bonne bouteille de vin ordinaire… »

    DÉJÀ PARUES Nos cinq pages consacrées aux Malgré-nous les 4, 11, 18 et 25 août.

     


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