• Journal L'Alsace 25 août 2021 :

    Souvenir/Cérémonie pour les Malgré-nous au Mont-Ste-Odile « Vois à tes pieds, réunis, les fils de ta Province… »

     
     Jean Rottner, Gérard Michel, président de de l’OPMNAM (association des Orphelins de Pères Malgré-Nous d’Alsace Moselle). 
     
     malgre nous obernai sainte odile guerre mondiale
     

    Un vent froid balaie la terrasse nord de l’abbaye du Hohenbourg. Et emporte vers la statue de sainte Odile qui le surplombe le serment que martèle une petite assemblée. « Sainte Odile, patronne vénérée de notre Alsace, Vois à tes pieds, réunis, les fils de ta Province, Les mobilisés de force, les Évadés, les Prisonniers, Ceux qui ont survécu à l’abominable guerre. Écoute ce qu’ils te disent, pour eux-mêmes, Pour leurs familles et leurs camarades sacrifiés », récite la soixantaine de personnes présentes : porte-drapeaux immobiles, représentants et adhérents d’associations, élus. Sur les dernières rangées de bancs, quelques visiteurs des lieux se sont arrêtés, posant sac à dos et bâtons de randonnée pour s’asseoir et écouter.

    « Le devoir de comprendre, le devoir d’expliquer »

    « Nous avons le devoir de comprendre, le devoir d’expliquer. Nous, Alsaciens, avons dans nos gênes le devoir de perpétuellement faire comprendre [l’incorporation de force]. La faire comprendre aux Français de l’intérieur, aux Allemands, et parfois aussi aux Alsaciens eux-mêmes », dit à la tribune Jean Rottner, président de la Région Grand Est, qui a tenu à se déplacer pour « ce moment important ». Le sujet, explique-t-il, le touche personnellement : « l’oncle de ma mère n’est jamais revenu. Parfois, pendant les repas de famille, on me demandait de quitter la pièce. On ne parlait pas de cela devant les enfants. Il a fallu que je chemine moi-même pour comprendre le drame des Malgré-nous. »

    L’homme se souvient « de la douleur de [sa] grand-mère qui ne savait pas où son frère avait disparu », l’homme politique insiste sur l’importance de rappeler que « la cause de tout cela c’est le nazisme, ce régime qui a décidé de l’extermination de certains, de l’incorporation d’autres, qui a décidé de l’élimination humaine. Et cela il faut le rappeler. L’antisémitisme, la peste brune, sont toujours là. C’est un message extrêmement contemporain qu’il faut adresser à certains qui ont tendance à l’oublier. »

     

    Servir la France et « son idéal de justice et de dignité humaine »

    C’est cette « odieuse tyrannie » de la guerre que les incorporés de force rappelaient dans leur serment de 1956. « Nous proclamons l’unité du drame Alsacien et Mosellan, Nous affirmons que l’épreuve de la guerre étrangère n’a pas vaincu ni entamé notre foi patriote Et que nous lutterons pour le triomphe de cette vérité. Fils fidèles et dévoués de ce terroir, nous faisons ce serment solennel. De vous toutes nos forces, nos actions, nos pensées, à notre seule patrie, la France. Et de servir sans restriction son idéal de justice et de dignité humaine. » Récitant ces mots, Gérard Michel, président de l’OPMNAM (association des Orphelins de Pères Malgré-Nous d’Alsace Moselle, qui a co-organisé cette cérémonie), écrase une larme. Elle n’est pas due au vent.

    Journal L'Alsace 24 août 2021 :

    Normandie : la grande évasion d'incorporés de force alsaciens à l'été 1944

    Plus de mille Alsaciens et Mosellans ont été engagés sur le front de Normandie en juin/juillet 1944. Incorporés de force dans l’armée allemande, plusieurs dizaines d’entre eux ont réussi à s’évader, aidés par des familles normandes. Une histoire qu’un couple du Calvados s’échine à faire connaître.

    Cette histoire dans l’Histoire a été révélée par le travail d’une association, la SNIFAM (Solidarité normande avec les incorporés de force d’Alsace et de Moselle), créée à l’initiative de Jean Bézard et Nicole Aubert, un couple qui habite à Saint-Aubin-sur-Mer, dans le Calvados, commune en bord de mer, donnant sur Juno beach.

    L’incorporation de force dans les armées du IIIe Reich des Alsaciens et Mosellans entre 1942 et 1945 est un pan de l’Histoire peu connu en France en dehors des trois départements concernés.

    Selon les dernières recherches menées par les historiens, elle a concerné 127 500 Français, soit 21 classes en Alsace et 14 en Moselle. Quelque 15 000 femmes âgées de 17 à 22 ans sont également incorporées. Soit un total de 142 500 hommes et femmes.

    Dans son dernier ouvrage, Les Malgré-nous, l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande (2019, édition Ouest France), Nicolas Mengus indique que 30 400 sont morts ou portés disparus (chiffre actualisé grâce aux recherches en lien avec le projet avorté du « mur des noms » mais sûrement sous-estimé) et 30 000 reviendront en France, blessés ou invalides.

    L’incorporation de force ne concerne pas que la France rappelle l’historien. L’Allemagne nazie a enrôlé de 295 000 à 750 000 Polonais, 39 000 Slovènes, 9 100 Luxembourgeois, 8 000 Belges.

    En Alsace-Moselle, le Reichsarbeitsdienst (RAD), service du travail du Reich, introduit en Alsace le 8 mai 1941 va préparer le terrain à l'incorporation de force. A cette époque, le Gauleiter Robert Wagner, qui administre l’Alsace, annonce que tous les Alsaciens de 17-25 ans, hommes et femmes, « peuvent être appelés au RAD ». Les premiers conseils de révision concernant les garçons de la classe 1922 et les filles de la classe 1923, se tiennent dès le mois d'août.

    En août 1942, Wagner et Josef Bürckel, administrateur de la Moselle, obtiennent de Adolf Hitler, lors de la conférence de Vinnitsa, d’imposer le service militaire obligatoire. Le 26 août 1942, les Strassburger Neueste Nachrichten et le Mülhauser Tagblatt publient les décrets signés la veille par Robert Wagner. Le service devient obligatoire pour les jeunes gens d'Alsace « appartenant au peuple allemand ».  Josef Bürckel avait signé le 19 août l'ordonnance sur la conscription mais elle ne sera annoncée que le 29.

    Les incorporés de force vont essentiellement intégrer la Wehrmacht (la Wehrmacht-Heer, la Luftwaffe et la Kriegsmarine) mais plusieurs milliers d’entre eux se retrouveront dans la Waffen SS. Ils vont combattre, pour leur grande majorité, sur le front de l’est mais après 1943, on les retrouve sur les autres fronts (Europe de l’est, du nord, Italie, France).

    Le 6 juin 1944, le Débarquement des troupes alliées en Normandie ouvre un premier front en France. 

    Démarre la terrible bataille de Normandie, qui va durer jusqu’à fin août 1944 avec la fermeture de la poche de Falaise. Nom de code opération Overlord, c’est l’un des plus grandes batailles de la Seconde Guerre mondiale.

    Durant ces combats, on estime à plus de 1200 le nombre d’Alsaciens et Mosellans engagés dans cette bataille dont 800 dans la Waffen SS.
    Trois cents seront tués et quelque 200 d’entre eux vont réussir à s’évader. 

    Cette histoire dans l’Histoire a été révélée par le travail d’une association, la SNIFAM (Solidarité normande avec les incorporés de force d’Alsace et de Moselle), créée à l’initiative de Jean Bézard et Nicole Aubert, un couple qui habite à Saint-Aubin-sur-Mer, dans le Calvados, commune en bord de mer, donnant sur Juno beach.

    Depuis plus d'une décennie, Jean Bézard et Nicole Aubert recueillent les témoignages de Normands et d'Alsaciens.

    L'histoire de Bernard le Bois
    et de Georges Adam

    Bernard le Bois avait 16 ans en 1944. Il habitait dans un lieu-dit, La Herbinière, sur la commune de Montabot dans la Manche.

    Alors que le Débarquement a eu lieu depuis plusieurs jours, une compagnie de Waffen SS prend possession de la ferme des parents de Bernard. Les gradés logeaient dans un fournil qui n'existe plus aujourd'hui et les soldats s'entassaient dans une dépendance.

    Un jour, la compagnie part au front près de Saint-Lô, à Saint-Georges-Moncocq. A leur retour, Bernard le Bois entend les rescapés dirent "kaputt, kaputt !"

    Après cette bataille, Georges Adam décide de déserter. La famille le Bois lui procure des habits civils. "On a enterré son uniforme et son fusil", se souvient le Normand.

    L'Alsacien et ses sauveteurs quittent le village et grossissent les cohortes de réfugiés. Ils se retrouvent dans le Calvados. le 3 août 1944, ils apprennent qu'ils sont libérés. Georges Adam se rend aux Américains à qui il raconte son histoire. Pris pour un espion, il est emprisonné dans un camp près de Cherbourg. L'Alsacien, originaire de la région de Saverne, ne recontactera jamais la famille le Bois.

    L'histoire de Maurice Orvain
    et des Alsaciens Albert Thomas et Charles Rohner

    Au printemps 1944, deux Alsaciens portant l'uniforme allemand se rendent à la mairie de Montigny dans la Manche. Ils sont reçus par l'instituteur du village, secrétaire de mairie et résistant.

    L'histoire ne s'arrête pas là. Quelques jours après la Libération du village, la mère de Maurice Orvain est accusée par trois soldats américains d'avoir accueilli et protégé un soldat allemand...

    Les Normands ne reverront jamais les deux Alsaciens au tragique destin. Albert Thomas décèdera le 2 mai 1945, par l'explosion d'une mine en Allemagne. Et Charles Rohner succombera en novembre 1946 de tuberculose.

    L'histoire de Simone Levée et des trois incorporés cachés dans la grange familiale

    Simone n'a que 14 ans lorsque, en pleine bataille de Normandie, des troupes allemandes occupent la ferme familiale située près de Tinchebray, au sud-est de Vire dans l’Orne.

    Vers la mi-août 1944, alors que les Allemands ont quitté la ferme, la famille de Simone découvre, dans le grenier d'une écurie, trois soldats en uniforme allemand. Ils étaient restés depuis trois jours sous la toiture, sans boire ni manger.

    Simone n'entendra jamais plus parler de ces trois hommes. Mais leur souvenir est toujours gravé dans sa mémoire: "Des histoires de jeunesse comme ça, ça marque à vie !"

    L'histoire de Louis Bloch
    et de la famille Bagot

    Louis Bloch est né en mars 1915 à Seppois-le-Haut dans le Haut-Rhin. Il effectue son service militaire de 1936 à 38 et est rappelé en 1939. Il participe à la bataille de France.

    Il est incorporé de force en 1943 et il est envoyé sur le front de l'est (Pologne, Tchécoslovaquie, URSS) puis son unité rejoint la France et la Normandie. Alors que sa compagnie stationne près de la commune du Mesnil-Tôve dans la Manche, Louis Bloch décide de s'évader.

    Alors qu'il est envoyé à la mairie du Mesnil-Tôve, vers la mi-juillet 1944, pour récupérer des victuailles, Louis Bloch demande au maire, Jules Bagot, de l'aider à se cacher. Ce dernier lui procure des habits civils et l'emmène à sa ferme où il devient ouvrier sur l'exploitation.

    "Jamais les Allemands ne l'ont cherché", se rappelle Marin Bagot, 21 ans à l'époque, fils de Jules Bagot. "Peut-être ont-ils pensé qu'il avait été tué."

    La situation se tend lorsque des officiers supérieurs nazis prennent possession de la ferme pour y loger. Ils préparent une contre-offensive dont l'objectif est d'isoler la tête de pont de l'armée Patton. Louis Bloch entend leur conversation et prévient les Bagot. Marin et Louis décident de rejoindre le QG américain et pour cela ils franchissent le front. Louis Bloch permet de déjouer les plans allemands.

    Les deux hommes se sont revus après guerre. Bien plus tard, Marin Bagot recevra un certificat de la part du 1er bataillon du 39e régiment d'infanterie pour "service exceptionnel rendu à l'armée des Etats-Unis".

    Si la SNIFAM n'a vu le jour qu'au début des années 2010, Jean Bézard et Nicole Aubert s'intéressent au sujet de l'incorporation de force depuis près de vingt ans.

    L’intérêt de Jean Bézard pour l’incorporation de force s’explique par une rencontre en juillet 1944 avec un Alsacien à peine majeur, sûrement tué lors des terribles combats de La Haye du Puits.

    Jean Bézard explique pourquoi les Normands ont aidé les Alsaciens, essentiellement dans les milieux ruraux, où stationnaient les troupes allemandes.

    Avec la disparition des derniers témoins, la SNIFAM souhaite s'engager dans un travail de devoir de mémoire.

    Journal L'Alsace :

    Alsaciens et Mosellans portés disparus : la quête du Turckheimois Claude Herold

    Les descendants de quelque 16 000 Alsaciens et Mosellans, morts durant la dernière guerre, ne connaissent pas le lieu d’inhumation de ces incorporés de force. Claude Herold se charge de trouver ces sépultures, souvent avec succès.

     
     Dans son étroit bureau, Claude Herold navigue sans peine. Des dizaines de classeurs peuplent ses étagères qui couvrent un mur entier. Il met peu de temps à chercher le dossier de tel ou tel incorporé de force porté disparu. C’est son domaine les Malgré-nous dont on n’a jamais retrouvé le corps. Selon des documents de la Croix-Rouge allemande, il y aurait 1,3 million de soldats de la Wehrmacht disparus dont 16 000 Alsaciens et Mosellans sur quelque 30 400 victimes (*).

    La Croix-Rouge a réalisé, après-guerre, des listes exhaustives dans lesquelles on trouve le régiment du militaire, son nom et prénom, sa date de naissance, le dernier lieu où il a été aperçu et, souvent, sa photo. Claude Herold s’est servi de cette masse d’informations pour extraire les données des 16 000 Alsaciens et Mosellans.

     

    Des centaines de dossiers élucidés

    Mais il ne se contente pas de les répertorier. Il enquête. Généralement à la demande des familles qui souhaitent identifier le lieu de sépulture de leur ancêtre. « Ce sont des petits-enfants, quelquefois des arrière-petits-enfants, des neveux qui nous contactent », confirme le sexagénaire qui réside à Turckheim. Le « nous » comprend d’autres passionnés de cette histoire bien particulière comme Patrick Kautzmann ou encore Nicolas Mengus, créateur d’un site spécialisé sur l’incorporation de force qui joue les intermédiaires entre les familles et Claude Herold.

    Des centaines de cas ont pu être élucidées grâce à la ténacité de l’Alsacien qui a su se constituer des réseaux efficaces, notamment en Allemagne. Pour arriver à ses fins, il jongle avec les dossiers du bureau des archives militaires à Caen et avec ceux de la Deutsche Dienststelle (la Wast, désormais Bundesarchiv).

    Mort en Normandie… et en Russie !

    Récemment encore, il a pu définir le lieu d’inhumation (un cimetière de Pilsen en République Tchèque) d’Yvonne Keil, une Alsacienne qui effectuait son RAD (Reichsarbeitsdienst) près de Munich et qui, grièvement blessée à la suite du mitraillage d’un train au bord duquel elle circulait, est décédée dans un hôpital tchécoslovaque en juin 1945.

    Il tombe quelquefois sur des dossiers particulièrement étonnants. Comme celui de François Schuster, né en 1926 à Hochfelden. Incorporé dans la Waffen SS, il combat au sein de la Das Reich. Or, selon les archives, il serait mort à la fois lors des combats contre l’armée Patton, hypothèse française, et lors d’une retraite sur le front de l’est selon les Allemands ! Qui dit vrai et où se trouve le corps ? L’enquête est en cours et Claude attend beaucoup d’un dossier que la Croix Rouge doit lui transmettre.

    Décédé à deux reprises

    Autre énigme, celle d’Albert Schrenck, qui serait mort à deux reprises selon les archives françaises. « C’est son neveu qui m’a demandé des informations. J’ai contacté Berlin qui m’a permis de résoudre cette histoire. Caen a en réalité mélangé deux dossiers : celui de l’Alsacien Schrenck et celui d’un Allemand appelé Eduard Schreck ! Ce dernier est mort dans les Vosges en octobre 44 et l’Alsacien est décédé en septembre 44 à Iwla, en Pologne. Aucune tombe n’est répertoriée à son nom ».

    Il y a aussi de belles histoires. « Pendant des décennies, la famille de Xavier Pfost a cru que le corps de ce jeune homme, mort durant une traversée entre Sébastopol et la Roumanie, avait été jeté dans la mer Noire, raconte Claude Herold. La veuve du défunt était encore vivante lorsque j’ai pu indiquer à sa fille, à l’origine de la demande de recherche, que son père avait été inhumé en Roumanie, dans un cimetière géré par le VDK [Volksbund Deutsche Kriegsgraberfursorge, l’organisme allemand en charge de l’entretien des tombes] ».

    Patrick Kautzmann devant la tombe de Xavier Pfost, retrouvée en Roumanie.   Photo DR

    Trois oncles disparus

    Le dossier de ses oncles, Ernest, Albert et René, lui tient évidemment plus particulièrement à cœur. D’ailleurs, c’est cette histoire familiale qui l’a poussé à se pencher sur le cas des portés disparus. René ne l’est plus, Claude ayant réussi à déterminer son lieu d’inhumation : un vaste espace mémoriel en Italie. L’enquête suit son cours pour les deux autres Malgré-nous. « Albert a disparu en Pologne en janvier 45 et Ernest est mort au combat dans un village au nord de Pleskau en septembre 1944 et laissé sur place par ses camarades qui ont battu en retraite ». Tenace, Claude Herold ne lâchera pas l’affaire.

    (*) Dans l’ouvrage « Les Malgré-nous », l’incorporation de force des Alsaciens-Mosellans dans l’armée allemande » (2019, édition Ouest France), l’auteur Nicolas Mengus rappelle ces chiffres : 142 500 incorporés de force dont 15 000 femmes. 30 400 morts ou portés disparus (chiffre actualisé grâce aux recherches en lien avec le projet avorté du « mur des noms » mais sûrement sous-estimé) et 30 000 blessés ou invalides.

    « Les mémoires d’un Malgré-nous, entré à 18 ans dans la guerreConditions de voyage »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :